Orateur(s)
Philippe Giaro Senior Research Officer (Faculté des Sciences Appliquées, GeMMe, ULiège)
Adel El Gammal Secretary General (EERA) et Professeur en Géopolitique de l’Énergie (ULB)
Luc Vercruyssen Chief Economist (ENGIE Belgium)

Transition énergétique : entre souveraineté géopolitique et dépendance aux matières critiques

    Résumé

    Cette rencontre-conférence a permis d'articuler géopolitique globale, géologie des matériaux critiques et réalités industrielles de la transition énergétique.

    Adel El Gammal, Secretary General (EERA) et Professeur en Géopolitique de l’Énergie (ULB), a commencé par retracer la trajectoire menant du monde unipolaire d'après-guerre froide vers un ordre multipolaire fragmenté. La période d'hégémonie américaine et de multilatéralisme commercial a laissé la place à une instabilité fissurée par les attentats de 2001, la crise financière de 2008, l'élection de Donald Trump et le virage autoritaire de Xi Jinping. Alimentée par la guerre en Ukraine, la montée des BRICS et les tensions au Moyen-Orient, cette dynamique a engendré un monde de nouveaux empires où le droit international s'efface devant des rapports de force opportunistes. Confrontée à ce désordre auquel s'ajoutent les menaces du changement climatique et de l’intelligence artificielle, l'Europe s'est trouvée qualifiée de dernier herbivore dans un monde de carnivores, pénalisée par l'abandon des dépenses de défense et le démantèlement de sa base industrielle. 

    Analysée sous l'angle de la compétitivité économique, la situation européenne s'est révélée critique, illustrée par le rapport Draghi et matérialisée par un produit intérieur brut par habitant équivalant à la moitié de celui des États-Unis, ainsi que par un déficit commercial de 372 milliards d'euros par an avec la Chine. Abordée du point de vue énergétique, l'économie mondiale est demeurée dépendante à 87 % des combustibles fossiles, tandis que l'Union européenne a conservé un taux de dépendance de 58,5 %, subissant la flambée des prix de l'électricité indexés sur le gaz naturel. Soulignée par Adel El Gammal, la transition vers les énergies renouvelables a été décrite non comme un effacement des vulnérabilités, mais comme un transfert de dépendance vers la maîtrise technologique et les matériaux critiques. Dominée par la Chine, qui contrôle 90 % à 95 % du raffinage des terres rares, cette chaîne de valeur a exposé l'industrie européenne à des risques d'asphyxie en cas de restrictions sur le graphite ou le gallium par exemple.

    Philippe Giaro, Senior Research Officer (Faculté des Sciences Appliquées, GeMMe, ULiège), s'est ensuite focalisée sur la matérialité géologique et financière des ressources indispensables à la transition énergétique. En trois siècles, l'utilisation industrielle des métaux est passée d'une poignée d'éléments à la presque totalité du tableau de Mendeleïev, les smartphones exigeant plus de 40 métaux différents par exemple. Observée sur trente-cinq ans, la consommation mondiale de métaux majeurs comme le cuivre, l'acier et l'aluminium a triplé sous l'effet de la modernisation globale et de l'électrification. Philippe Giaro a présenté la chaîne de valeur des terres rares et métaux stratégiques et a montré que le verrou ne réside pas dans la rareté géologique brute, mais dans les capacités de raffinage monopolisées par la Chine. Évaluée à la lumière du Critical Raw Materials Act européen, la feuille de route visant d'ici 2030 à extraire 10 %, transformer 40 % et recycler 25 % des métaux critiques consommés en Europe a été mise en parallèle avec les vulnérabilités équivalentes des États-Unis. 

    Détaillée à travers le cas du cuivre, la réalité des marchés a révélé un décalage entre la volatilité du prix spot et le prix d'incitation nécessaire pour ouvrir de nouveaux gisements. Complexifiée par un cycle minier s'étalant sur vingt à vingt-cinq ans entre découverte et production, cette opération exige des financements massifs. Mis en avant comme motif d'optimisme, le partenariat stratégique entre l'Union européenne et le Canada a été illustré par le financement de 1,4 milliard de dollars accordé à des projets miniers polymétalliques. Soutenue par des banques et fonderies européennes, cette alchimie financière a démontré la capacité de l'Europe à sécuriser ses approvisionnements en combinant capital, temps et expertise industrielle.

    Luc Vercruyssen, Chief Economist (ENGIE Belgium), a enfin apporté le regard pragmatique d'un grand opérateur énergétique. Présentée à travers le plan d'investissement de 4 milliards d'euros sur cinq ans déployé en Belgique, la trajectoire stratégique a été articulée entre décarbonation renouvelable et fiabilité du système électrique. Modélisée à l'horizon 2050 pour la Belgique, l'évolution du mix énergétique a anticipé une chute de la dépendance fossile de 85 % à 15 %, appuyée sur une réduction de 20 % de la consommation d'énergie portée par l'efficacité de l'électrification directe. Luc Vercruyssen a développé la formule stratégique consistant à dépendre moins et dépendre mieux et a distingué la dépendance aux énergies fossiles, caractérisée par des flux de dépenses de fonctionnement continus, de celle liée aux énergies renouvelables, concentrée dans un capital d'investissement initial. Reconnue comme limitée à court terme en raison de la forte demande et de la longévité des équipements, la voie du recyclage doit être complétée par des choix technologiques éclairés et de l’éco-conception circulaire. Pour garantir la résilience du système, la diversification de la flexibilité est essentielle et peut, par exemple, combiner le stockage par batteries, la conservation temporaire de centrales au gaz modernes comme celle de Flémalle et la valorisation de la flexibilité de la demande industrielle sans coût matériel supplémentaire. 

    En conclusion collective, la réponse européenne à l'impératif d'autonomie stratégique exige un renforcement des capacités industrielles continentales et un pilotage avisé des chaînes d'approvisionnement mondiales pour réussir la transition énergétique sans reproduire les assujettissements du passé.

    Ce compte-rendu a été rédigé avec l’aide de l’IA.
     

    Malgré une pénétration croissante des énergies renouvelables, l’Europe demeure aujourd’hui fortement dépendante des importations de pétrole et de gaz. Cette dépendance structurelle se traduit à la fois par un déficit de compétitivité face aux États-Unis et à la Chine, et par une forte exposition à la volatilité des prix.

    L’accélération de la transition énergétique s’impose donc aujourd’hui comme une nécessité face aux défis climatiques et aux enjeux de sécurité d’approvisionnement, mis en lumière par les crises récentes. Mais, si ce basculement vers les énergies renouvelables doit nous libérer d’une forme de dépendances, il en induit une autre, qui s’exprime de façon plus condensée encore. En effet, nos systèmes énergétiques reposent de plus en plus sur des ressources minérales et matériaux critiques.

    Lors de cette rencontre-conférence, nos différents intervenants analyseront les tensions inhérentes à cette transition, les risques et enjeux spécifiques liés aux matières critiques, ainsi que les marges de manœuvre stratégiques pour l’Europe ou du point de vue d’un acteur-clé de l’énergie.

    Une occasion de partager des pistes d’action pour penser une transition à la fois durable, résiliente et souveraine.

    Objectifs de Développement Durable