Orateur(s)
Céline Parotte Professeure (Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, Spiral, ULiège)
Merlin Tieleman Doctorant (Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, Spiral, ULiège)
Pierre Van Steenberghe Systémicien Spécialisé dans les Processus de Transition et de Renoncement (TerraLab)

Se questionner face aux changements à venir de nos territoires : le serious game, un outil pertinent?

    Résumé

    Pierre Van Steenberghe, Systémicien Spécialisé dans les Processus de Transition et de Renoncement (TerraLab), a souligné l'urgence d'une réflexion et d'un dialogue face aux sujets sensibles et conflictuels. Pour aborder cette complexité, il a insisté sur la nécessité d'arrêter de travailler en silo, une pratique observée dans les institutions, les organisations, et même dans la manière d'aborder les ODD en sélectionnant uniquement certains objectifs sans considérer leurs interconnexions. L'interdisciplinarité ne suffit pas ; l'approche systémique est nécessaire pour accepter l'incertitude et la complexité. Il a critiqué l'approche linéaire du « mode projet » qui masque un manque de souplesse, ainsi que la logique simpliste de cause à effet ("un problème, une solution") encore enseignée. Dans les systèmes complexes, les experts restent nécessaires, mais leur diversité est primordiale, car on ne peut pas prédire ce qui va se passer avant que cela n'arrive. De plus, les experts spécialisés, lorsqu'ils sont contraints par des cahiers des charges prédéfinis, sont souvent enfermés dans des réponses formatées. Il a mis en garde contre les approches qui ne font que déplacer les problèmes, où résoudre une difficulté qui en fait surgir une autre. Il est crucial de sortir de la logique « problème-solution » et d'adopter la systémique comme une posture, un changement d'attitude qui intègre le droit à l'erreur et au doute, tout en utilisant des outils et des méthodologies pour appréhender la complexité. 

    De plus, il a introduit la notion de renoncement, qui implique d'abandonner volontairement des pratiques, des infrastructures ou des outils (exnovation) pour ouvrir la voie à des trajectoires nouvelles.

    Le renoncement collectif peut concerner un sujet (comme prendre l'avion), tandis que l'exnovation vise un secteur entier. Il a illustré cela par deux exemples majeurs : la crise de l'azote aux Pays-Bas, une transition contrainte et traumatisante pour le secteur agricole, et la transition du charbon en Allemagne, un renoncement stratégique organisé de manière concertée avec les parties prenantes. Renoncer est complexe car cela implique de questionner nos attachements (à la voiture, aux piscines chauffées) et de politiser le débat public sur ce que l'on ne peut pas maintenir en l'état. Face à la dualisation et au clivage de la transition (le « pour » contre le « contre »), il a conclu en soulignant le besoin de médiation entre les acteurs ayant des visions divergentes, posant ainsi la question de la pertinence des jeux sérieux comme outils de connexion et de réflexion.

    Poursuivant la discussion, Céline Parotte, Professeure (Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, Spiral, ULiège), a abordé les conditions théoriques qui rendent un jeu sérieux pertinent pour penser le changement et les transitions. Elle a insisté sur la responsabilité des universitaires de répéter l'importance d'inclure les publics et les experts dans les dispositifs d'action publique. Discuter des outils, y compris les jeux sérieux, n'a d'intérêt que si cela est lié aux objectifs visés et aux publics ciblés. Elle a basé son analyse sur deux types de jeux sérieux qui abordent des « communs négatifs » (comme les déchets toxiques et la gestion des inondations), des objets que les territoires doivent apprendre à gérer.

    La première caractéristique essentielle de ces jeux est de mettre les participants en situation de stress ou de stress test. Le jeu sérieux combine le côté ludique et le côté sérieux, mais dans le contexte des politiques publiques, il vise à sensibiliser à des situations complexes et incertaines qui ne peuvent être appréhendées en silo. La deuxième condition est celle de vivre et d'expérimenter : les participants sont obligés de prendre position et ne peuvent pas être passifs. Troisièmement, la simulation doit toujours être collective, forçant les participants à former une communauté temporaire et à prendre conscience de la charge commune. La quatrième condition est que l'approche doit être dialogique et non unilatérale, remettant en cause la hiérarchisation où le savoir descend des experts vers le public. L'objectif est d'inverser ce cadrage pour partir d'abord des besoins du public, l'expert universitaire se tenant en retrait pour intervenir uniquement si nécessaire, favorisant ainsi la coproduction de savoirs.

    Une autre condition clé est d'assumer le rôle de l'incertitude, de la non-connaissance et de l'ignorance dans l'action publique, ce qui est souvent difficile pour les gouvernants qui cherchent le contrôle et le risque zéro.

    Céline Parotte a suggéré d'inverser le cadrage pour considérer les incertitudes et les événements inattendus comme le point de départ de l'action publique. Elle a également souligné que la participation citoyenne est souvent faible et que l'une des raisons principales est le manque de suivi des propositions dans le processus décisionnel (l'absence de « suivi des faits »). Enfin, elle a rappelé qu'il existe d'autres formes de participation légitimes (comme le droit de manifester) en dehors des dispositifs institutionnalisés, et que le contexte de colère, d'accélération économique et de radicalisation des discours politiques est un élément structurant qui ne peut être ignoré. La conclusion est que l'intégration du jeu sérieux doit se faire sous conditions, en se basant sur le stress test, l'action collective, l'inclusion de l'incertitude et la conscience du contexte sociopolitique changeant.

    Enfin, Merlin Tieleman, Doctorant (Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, Spiral, ULiège), a présenté l'application pratique des serious games. Il a articulé la mise en place de ces nouvelles formes de participation publique autour de trois grandes questions : le public, la connaissance et le contexte. Concernant le public, il faut évaluer sa capacité et les compétences qu'il apporte. La question de savoir si le jeu est ouvert ou fermé est cruciale, tout comme la distinction entre le public captif (comme les étudiants) et le public volontaire, ce dernier étant souvent soumis aux limites classiques de la participation citoyenne. La connaissance est située, et il est important de se demander si des connaissances prérequises sont nécessaires et si l'on souhaite extraire, échanger ou éduquer les participants. Il a insisté sur le fait que le serious game est avant tout un moment d'échange, et non une occasion de donner un cours ex cathedra.

    Le contexte, influencé par des « événements focalisateurs » comme les inondations récentes, peut rendre un jeu attractif mais risque aussi d'invisibiliser d'autres thématiques. L'approche systémique est donc particulièrement pertinente pour la mise en place d'un serious game. Il a illustré ses propos avec quatre exemples : le PEP Serious Game (explorant la gestion des déchets radioactifs avec un public non initié pour créer un échange sur l'incertitude), le Cit in Crise (visant à éduquer les citoyens à la gestion de crise en cas d'inondation), SeCom 2.0 (un jeu général de sensibilisation au métier de la planification d'urgence), et les exercices de gestion de crise (jeux de rôle avec des experts pour créer un retour d'expérience). 

    Il a conclu que le jeu sérieux est par définition une méthode participative dont l'objectif principal est la coproduction de connaissances, plutôt que la simple éducation. Il doit partir de l'incertitude plutôt que du contrôle et être intégré dans un environnement spécifique, car aucun jeu n'est prêt à être appliqué universellement. Finalement, l'outil permet de développer la capacité d'action des participants et de faciliter l'appréhension du contexte systémique et sa discussion par différents publics.

     

    Cette conférence, initialement prévue le 14 octobre, vient d'être reportée au 10 décembre.

    Nous faisons face à une époque faite d’incertitudes, exigeant de se questionner en profondeur sur de nombreux sujets complexes tels que l’énergie, la mobilité, les pratiques agricoles, l’aménagement des territoires face aux risques liés aux changements climatiques ou encore la vulnérabilité des infrastructures. Cette époque est aussi celle de l’héritage de l’existant négatif, matériel et immatériel, comme les sols pollués, les déchets PFAS et nucléaires, les particules de CO2, etc., particulièrement visibles dans les territoires post-industriels comme la Wallonie.

    Les serious games sont une méthode de plus en plus privilégiée pour favoriser la réflexion et le dialogue sur des sujets sensibles et conflictuels

    Que vous œuvriez dans la sphère publique, le développement territorial, la recherche ou que vous soyez simplement curieux, cette rencontre propose d’explorer un dispositif parmi d’autres pour organiser l'évaluation et les changements au cœur de nos territoires.


    Cette conférence est hébergée au Val Benoît, dans le cadre de notre partenariat avec SPI.

     
    Objectifs de Développement Durable